06 avril 2009
Info
Un nouveau roman de Michel Ourganche sera publié sur ce blog dans les mois à venir.
26 mars 2008
Écrivain à deux balles... Écrivain de pacotille... Pseudo-écrivain... Gribouilleur... Arnaqueur... Bafouilleur... Imposteur... Menteur... Trop péjoratif tout ça! Alors disons... "Écrivain d'eau douce". Comme les marins chevronnés traitant les plaisanciers s'aventurant en haute mer de "Marins d'eau douce". Me voilà en effet noyé dans un océan d'encre subtile, où un médiocre prolo inculte comme moi ne devrait pas se trouver...
12 février 2007
Résumé de "La route de San Francisco"
Manu et Marianne, tous deux trentenaires et célibataires
endurcis, s'aiment d'un amour tendre. Un amour d'adolescent, frais,
innocent et frivole, impossible à leur âge... Pour
concrétiser leur union et leur soif d'ailleurs, ils s'embarquent
un jour vers la Californie... Mais leur rêve
américain sera leur déchirure...
Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait coïncidence purement fortuite. Roman également disponible sur: www.lulu.com NOTE DE L'AUTEUR: Il y' a quelques années, en pleine dépression suite à une rupture sentimentale, j'ai pondu cette chose étrange... Ce roman auquel j'ai aujourd'hui du mal à m'identifier tant il ne me ressemble plus. Toujours est-il qu'il m'a beaucoup aidé à me sortir de ce mauvais pas. Je vous le livre ici , maladroit, brut et sans fard. C'est la route de San Francisco comme ça aurait pu être la route de Moscou ou de Tombouctou. Quelle importance... La route de San Francisco fait partie de ces voyages où l'on arrive jamais vraiment à destination, et dont on ne revient jamais vraiment tout à fait...
03 décembre 2006
La route de San Francisco
Pour un meilleur confort de lecture, cette version épurée du texte est recommandée: © Michel Ourganche,2006 La_route_de_San_Francisco __Extrait1 _ Extrait2__Extrait3
La route de San Francisco. Premier chapitre: Le vieil homme et l'amer
Elle était du signe du scorpion... Elle l'appelait "mon chou"... C'est la première chose qui lui vint à l'esprit quand il regarda cette vieille photo patinée de vingt ans d'âge. Sur fond d'un feuillage printanier, il se voyait, la trentaine vigoureuse, esquissant un léger sourire. Serrée contre lui, à la hauteur de son épaule, se tenait une petite blonde au large rictus et aux yeux saillants, la trentaine également. Lui, costard noir sur chemise rouge. Elle, petite veste rose sur corsage blanc satin. Qui pouvait penser en voyant ce moment de bonheur complice, que l'enfer de la rupture était aussi proche... Six semaines après ce cliché, fripé et sali, mais tant vivant à ses yeux. Qu'était-elle devenue? Il pensait que si elle était encore de ce monde, elle devait approcher de ses cinquante quatre printemps. La dernière fois qu'il avait entendu parler d'elle, c'était une douzaine d'années auparavant. Son nom avait été cité dans une vaste affaire de corruption, concernant des notables de la ville de Boyème, à trente bornes de là. Même des pontes de la préfecture avaient été épinglés. L'affaire s'était soldée par un non-lieu pour elle. Il avait alors épluché tous les journaux, mais à part les principaux inculpés, il n'avait trouvé aucune photo où elle apparaissait. Il n'avait pas été troublé outre mesure par cette affaire. Car douze ans plus tôt, la société avait déjà depuis longtemps sombré dans l'immoralité la plus vile, et on ne savait plus très bien distinguer les gendarmes des voleurs. De plus, il savait que sa belle ne s'était jamais embarrassée de scrupules ... Il s'amusait à deviner à quoi elle pouvait bien ressembler désormais. il se rappelait ses traits qui semblaient inaltérables. Son visage ressemblait à un masque. D'ailleurs, elle se passionnait pour le carnaval de Venise. Il en déduit qu'elle ne devait pas avoir beaucoup changé. Mais n'avait-elle pas été emportée par la récente lame de feu qui avait rasé Boyème en quatre jours, trois mois plus tôt? Il remit soigneusement la photo dans un vieux sac en plastique poussiéreux. Lui par contre, n'avait plus son physique d'il y'a vingt ans. Il avait désormais cinquante sept ans et il les portait bien. Ses cheveux étaient tous blancs, pas comme ses chicots qui eux viraient du marron au noir. Il n'y avait plus de dentiste dans toute la région. Quand une dent lui faisait trop mal, il la brûlait avec de l'acide de batterie sur un coton tige dans d'atroces douleurs. Il était devenu très maigre suite à un virus attrapé au Sénégal plus de vingt ans auparavant. Les analyses n'avaient rien révélé, mais le virus était bien là, et il voyait son corps dépérir au fil du temps. Les privations accentuaient sa maigreur. Il nageait dans ses guenilles, et avait perdu toute élégance.
02 décembre 2006
Chapitre2: Les guerres
Nous étions en novembre 2025. Depuis vingt ans, Manu avait assisté impuissant, à l'effondrement de l'occident: Le crack boursier de 2008 avait complètement anéanti l'économie mondiale. Au niveau énergétique, suite au boum économique asiatique, la demande en pétrole avait dépassé l'offre, aggravant ainsi la crise et les conflits. Le climat avait énormément changé partout. Les glaciers himalayens avaient fondu à vitesse grand V. Du coup, tous les grands fleuves arrosant l'Inde, le sud-est asiatique et surtout la Chine, avaient vu leurs débits réduits à de petits ruisseaux. Ainsi, les rendements agricoles s'étaient effondrés, et la moitié de l'humanité avait plongé dans la famine. Des millions de réfugiés asiatiques frappèrent alors à la porte d'une Europe hostile. Les armées européennes répliquant par la force à ces hordes d'affamés, toutes les nations orientales vinrent à leur rescousse. Face à ces troupes immenses et coalisées, comme les mongols en leur temps, les forces de l'Otan furent balayées en six semaines. Au devant des asiatiques, il y'avait des milices proche-orientales qui pillaient et dévastaient tout sur leur passage. Des soldats rescapés de l'Otan voulurent jouer aux héros, en tentant d'empêcher les fronts sud et est de se rejoindre. Ils avaient amassé leurs troupes sur la nationale D, aux abords de Boyème. Les dernières troupes occidentales furent ainsi massacrées en quatre jours. Les survivants se répandirent dans les environs. Les envahisseurs, les poursuivant, en profitèrent pour tout raser tel Attila sur vingt bornes à la ronde. De la ville de Boyème, on disait qu'il n'en restait plus rien. En France, la situation s'était dégradée avant même le crack boursier. Le pays avait brutalement sombré dans la guerre civile. Cette guerre nommée plus tard, "la guerre des banlieues" allait durer treize ans. Elle commença par des émeutes sporadiques, et puis petit à petit, face à l'incompétence des dirigeants, les kalashs et les lance-roquettes remplacèrent les cocktails Molotov. Ce fut un carnage épouvantable. A un moment donné, la ville de Paris fut même assiégée, et Bourges fut nommée capitale provisoire. L'armée finit par gagner en utilisant l'artillerie lourde. Mais les "banlieusards" qui survécurent au massacre, se constituèrent en gangs de pillards qui rançonnèrent les campagnes. Au début de la guerre, des ruraux comme Manu regardaient les événements avec distance comme on regarde une guerre dans un pays étranger à la télé. En effet, la plupart des provinciaux méprisaient tout autant ces banlieusards d'origine étrangère, que ces bobos arrogants de parisiens. Ils se sentaient très peu concernés. Mais quand ces escadrons urbains sont arrivés dans leur campagne, et ont commencé à jouer les pirates de la route en détroussant les gens, et en les abattant froidement,la terreur s'est installée. A cette époque, Manu habitait le village de Vertoy dans le haut Maine. Cette province improbable, Coincée entre la Normandie et la Bretagne, rattachée à la pseudo-région des pays de Loire, alors qu'elle est aussi éloignée de la Loire que de Paris, et peuplée d'habitants peu nombreux, sans véritable identité, dans l'indifférence de leurs voisins. Bref, le genre d'endroit où tout finit par se savoir très rapidement.
Un dimanche, en allant voir ses parents au hameau du pommier à deux kilomètres de là, il trouva la maison familiale complètement vidée de ses meubles et de ses habitants, dont son père presque centenaire. Il avait mené des recherches pendant des mois, mais ses parents demeuraient introuvables. Les gendarmes débordés lui répondaient toujours la même chose: -Désolé monsieur Dubou, on a rien pour vous... Il s'était installé quelques mois plus tard dans la demeure, qu'il avait transformé en forteresse. Une chaude journée de juin en rentrant chez lui, il fut coursé par une BM de "banlieusard". Il l'attira dans un chemin creux, et là, à la surprise du poursuivant, il sortit la 22 que son paternel avait un jour planqué dans le hangar sur la colline, et il abattit froidement le pirate. Le type était un français de souche. Ses papiers disaient qu'il s'appelait Kévin. Il était de Sarcelles et devait avoir dans les vingt-cinq ans. Manu fut surpris de ne rien ressentir. Il était vrai que c'était certainement un mec comme ça qui avait fait disparaître ses parents, et que la barbarie était devenue monnaie courante. Mais le sang froid avec lequel il l'avait tué l'étonnait beaucoup. Il se dit qu'il était peut-être viscéralement un tueur. Mais peut-être aussi cela venait du fait qu'il n'aimait pas les gens. Pour un loup solitaire comme lui, le contact avec les autres n'avait jamais été un enrichissement, mais une contrainte. Des autres, étaient venus tous les problèmes, tous les chagrins... Les rares moments de bonheur et d'extase, il les avait connu seul. Il était gémeaux, et comme tous les gens de ce signe, il était animé d'une forte dualité. De ce fait, il ne se sentait jamais solitaire. Deux êtres vivaient en lui en parfaite symbiose. Tous les contacts extérieurs, il les vivait comme une agression. La devise d'un célèbre philosophe Parisien qui disait que l'enfer se limite à nos semblables était la sienne. Il sépara les fringues du corps, et les papiers des fringues. Il brûla le tout séparément, et, comme pour Osiris dans la mythologie égyptienne, les restes du bandit furent dispersés par ses soins aux quatre vents et aux quatre coins de la commune. Avant d'enflammer le bûcher, il contempla le corps nu du jeune homme, et regardant sa verge flétrie, il pensa cyniquement qu'il en avait une plus grosse que la sienne... Il regarda d'un oeil satisfait le corps s'embraser, et se dit que pour la première fois de sa vie, il avait cessé de subir... Lorsque la guerre, mondiale cette fois, arriva jusque dans le haut Maine, Manu s'établit en permanence dans le hangar sur la colline. De la haut, il pouvait voir toutes les routes du sud et de l'ouest. On disait que logiquement les asiatiques viendraient de l'est. Mais, suivant la nationale D, ils étaient passés au nord de la commune de Vertoy, et pilonnaient maintenant le pays de Boyème à l'ouest. Là bas les combats faisaient rage avec les déspérados de l'OTAN. Certains au village voulaient l'enrôler dans la résistance. Mais résister à quoi? Même la bombe atomique n'avait pas freiné cette horde. Ils avançaient, toujours plus nombreux. Ils venaient de partout. Et pourquoi résister? Pour revenir au monde d'avant?!? Les rumeurs les plus effrayantes couraient sur les asiatiques, mais est-ce que la situation pouvait être pire que ces dernières années avec les banlieusards? Depuis longtemps, plus personne ne se reconnaissait en cette France du début du XXIème siècle. On lui parlait d'honneur et de patrie... Mais la patrie de Manu n'était pas de ce monde. Son univers était en lui, et aussi quelque part là bas, de l'autre côté des buttes d'Hordonges, à Boyème, où l'avait jadis quitté Marianne sa bien aimée... En 1944, son père s'était engagé dans la résistance, parce que son idéal était de revenir à la vie d'avant. Mais il l'avait fait sans haine et sans patriotisme débile. Capturés par la gestapo, les siens avaient décidé de mourir en héros en criant "vive la France". Son père, lui, avait profité de la seule occasion d'échapper à ses geôliers pour réussir à s'enfuir. Les deux autres étaient morts en héros... Une génération plus tard, tout le monde avait oublié leur sacrifice... Maintenant, Manu allait faire comme son père quatre vingt ans plus tôt: Il allait s'enfuir dans les bois. Entre l'héroïsme et la vie, il allait choisir la vie... Avec le zoom de son vieux camescope, il scrutait les routes environnantes pour voir quel genre de faune y circulait. Au devant des immenses colonnes de fumée qui montaient au delà des buttes d'Hordonges, il voyait des réfugiés, qui chargés comme des mulets, titubaient sur la chaussée dans la chaleur écrasante de l'été et dans le fracas des bombes, dont on ne percevait que les vibrations sourdes. Dans la nuit, il voyait des phosphènes rouges vers l'ouest qui dessinaient des ombres lugubres dans la fumée. Plusieurs fois, il avait cru y voir le fantôme de Marianne qui lui souriait... Le cinquième jour, au matin, il fut réveillé par des explosions beaucoup plus proches. Désormais, il percevait le bruit des bombes. Saisissant son camescope, il vit non plus des loques humaines, mais des mecs habillés d'uniformes vert lézard sur des véhicules de la même couleur. Manu prit son sac préalablement préparé, et disparut dans la forêt... Ce séjour de deux semaines dans les bois, s'était passé pour lui comme une expérience chamanique. Il avait perdu toute notion de temps et d'espace. Le chant des oiseaux ponctué par le passage des avions à réaction et des hélicoptères, faisait chez lui plus d'effet que des vapeurs de cannabis. ça lui faisait penser à "Apocalypse now " le film de Coppola. A un moment donné, il s'était pris pour le colonel Kurtz. Mais aucun capitaine n'était venu dans la forêt pour achever son cauchemar.
01 décembre 2006
Chapitre3: Le chaos
Il ressortit des bois deux semaines plus tard, intact mais dégueulasse. Curieusement, sa maison-forteresse ainsi que l'hangar, étaient demeurés intacts eux aussi. Seule, la porte du garage avait été forcée, et sa vieille saxo avait disparu. Il soupçonna les réfugiés et les banlieusards. Mais abandonna bien vite cette suspicion. En effet, seuls les nouveaux envahisseurs avaient encore du vrai carburant. Heureusement, il avait planqué sa vieille Kawa W650 derrière un tas de tôles. Il la faisait ronronner avec de l'éthanol frauduleux d'origine agricole. Sa moto avait beaucoup de mal à digérer cet élixir de pacotille. Elle pétaradait et une étrange fumée jaunâtre s'échappait de ses pots. Il avait renoncé à utiliser ce carburant pour sa voiture, craignant une explosion fatale. A Vertoy, il avait appris que les milices proche-orientales s'étaient arrêtées à dix bornes d'ici. Du coup, les environs étaient à peu près intacts. A part quelques rares camions militaires, ce qui frappait le plus en arrivant à Villejeule, la plus grosse bourgade du coin, c'était les asiatiques. Pas de militaires, que des civils. Ils arrivaient, toujours plus nombreux, tous très jeunes. Ils construisaient très rapidement des maisons et toutes sortes de bâtiments, et s'y installaient. Ils réaménageaient tout le secteur pour l'adapter à leur conception orientale. En quelques mois, le paysage du haut Maine en fut totalement transformé. Ces nouveaux arrivants avaient fait de ces terres occidentales, encore à peu près fertiles, leur nouvel univers. Ironie de l'histoire, les anciens colonisateurs se retrouvaient colonisés à leur tour. Les occupants accordaient peu d'attention aux autochtones. Tout juste se marraient-ils quand ils voyaient Manu sur sa vieille Kawa pétaradante. Les asiatiques avaient mis au pouvoir des gens issus des minorités ethniques. La Bretagne, l'Occitanie, la Savoie, la Corse et l'Alsace étaient devenues indépendantes. La France n'était plus qu'une fédération de provinces, une grosse région parisienne avec des gouverneurs Locaux souvent d'origine maghrébine. Beaucoup d'entre eux étaient des vétérans de la guerre des banlieues. Les français de souche craignaient un esprit revanchard de leur part. Mais il n'en fut rien, car les beurs passèrent directement du statut de citoyens de seconde zone à celui d'élite, et furent plutôt embarrassés par ces nouvelles responsabilités aux quelles ils ne furent pas préparés. Manu n'était pas raciste. Puisqu'il méprisait tout le monde. Les beurs, il les avait jusqu'à présent très peu côtoyé. Vers l'an 2000, dans un train de la banlieue de tours, quelque chose l'avait frappé. De jeunes beurettes étaient assises derrière lui, et il ne comprit pas un traître mot de ce qu'elles pouvaient se raconter. Grand voyageur, Manu savait que ce n'était pas de l'arabe. C'était encore moins du français. Le fait était, que coupés de la culture de leurs parents, et n'ayant pas trouvé leur place dans la société occidentale, les beurs et autres non-européens avaient développé dans leurs ghettos, une culture et même un langage parallèles, qu'eux seuls pouvaient comprendre. L'origine de la guerre des banlieues était là. Deux mondes se côtoyaient sans se mélanger... Après l'arrivée des asiatiques, tout devenait étrangement calme. Toutes les idéologies avaient été purgées. Tous les gens déambulaient comme des fantômes au milieu des ruines d'une antique Babylone dans un dénuement extrême. Toute idée de colère ou de révolte était vaine. Tout le monde sortait groggy du carnage comme après un crash de bagnole. Manu, comme les autres, essayait de survivre. Il n'avait bien sûr pas pu reprendre son boulot dans sa papeterie désormais en ruines. Il cultivait tant bien que mal, son petit lopin de terre comme tout le monde, pour ne pas crever de faim. Des légumes, mais aussi du cannabis qu'il échangeait contre des produits de première nécessité. Mais la concurrence du teuchi breton, légal en Bretagne, lui faisait un tort terrible. Encore des relents de libéralisme... Si on arrivait à manger à peu près à sa faim. Le vrai problème était de trouver de l'eau potable. Le climat s'était brutalement détérioré depuis plusieurs années. Des étés torrides à 40° qui se prolongeaient jusqu'a la toussaint. Des hivers très rigoureux à -40° qui duraient jusqu'a la fin mars. Mais les précipitations se limitaient à des pluies soudaines et torrentielles en novembre et décembre, qui coulaient sur un sol poussiéreux, aggravant ainsi l'érosion . Cette année là, Manu faillit être emporté par un de ces déluges soudains. Un jour, en allant ramasser quelques maigres châtaignes sur les flancs d'une colline, il ne dut sa survie qu'à une carcasse de bagnole qui se coinça entre deux arbres, et qui lui servit de rempart aux torrents de boue. Ainsi, même les promenades bucoliques dans la campagne étaient devenues mortelles... Le réseau d'eau potable ne fournissait plus depuis longtemps. On ne trouvait plus qu'une eau saumâtre au fond des puits qui rendait tout le monde plus ou moins malade. Manu passait le plus clair de son temps sur le trône. ça accélérait son dépérissement. De plus, il avait souffert depuis toujours de troubles digestifs aussi étranges qu'incompréhensibles. Ainsi, bien qu'il buvait peu, il urinait énormément. Tous les toubibs et les spécialistes, lui avaient dit qu'on ne pouvait pisser plus que ce qu'on avalait. Autrefois, Marianne s'était offusquée de cette étrange tare qu'il l'obligeait à faire le pied de grue devant les toilettes des restos ou des cinémas, en attendant que son prince charmant ait évacué son pipi miraculeux. Marianne n'acceptait pas les gens tels qu'ils étaient, et force est de constater que Manu n'était vraiment pas un mec comme les autres... En ce début d'automne 2025, les pluies torrentielles étaient en avance. Le froid mordant de l'hiver avait l'habitude de s'abattre juste après. Déjà, les vanneaux commençaient à peupler les collines arides, qui venaient à peine de reverdir après le déluge. Le dérèglement climatique n'était pas la seule cause des coulées de boue. L'agriculture productiviste de la fin du vingtième siècle avait massacré le bocage, ses haies, ses arbres, t
out ce qui retenait l'eau. Ce que Manu aimait le plus l'été quant il était gosse, c'était cueillir des coquelicots dans les champs de blé. Mais les pesticides étaient venus à bout de ces fleurs bucoliques au nom du productivisme, tout comme pour les haies. Pas de romantisme dans le progrès... Décidément, Manu n'aimait pas les gens. Début octobre, un orage avait emporté la moitié de son jardin, dont le précieux or vert que constituait son cannabis. C'était clair qu'il ne passerait pas l'hiver avec le peu qui lui restait. Il lui fallait trouver au plus vite une autre source de revenu.
30 novembre 2006
Chapitre4: La milice
Il n'avait plus le choix. Le seul employeur qui embauchait encore, c'était la milice pro-asiatique appelée "CAMAJ"(comité d'action du Maine-Anjou ). Officiellement son but était social. Mais la vraie fonction des miliciens, était le rétablissement de l'ordre et le nettoyage des rebuts de l'ancien monde. Manu avait embarqué avec les autres dans un camion pour Le Mans. On lui avait remis un uniforme vert pomme avec un brassard tout aussi vert, avec dessus, le sigle de la CAMAJ marqué en blanc. Il passa deux semaines de stage intensif où on lui enseigna à être plus barbare que les barbares qu'il devrait combattre. Avant de repartir vers leurs foyers respectifs, où ils devaient être cent pour cent disponibles pour les basses besognes des autorités, on regroupa tous les stagiaires dans le stade de foot local. Là, le nouveau gouverneur de la province du Maine-Anjou, un certain Farid Boukhrom, arriva dans sa grosse limousine chinoise carburant au méthane. Le moteur faisait un bruit de soufflet de forge. Ancien "banlieusard", le gouverneur avait perdu un oeil pendant le siège de Paris dix ans plus tôt. D'où son surnom "Albator". Après un discours pompeux où il insista sur le rôle prépondérant qu'aurait la CAMAJ dans la construction du nouveau monde, Boukhrom déclara que la réconciliation nationale passait d'abord par l'extermination des derniers gangs de banlieusards. Ironie de l'histoire, il voulait qu'on massacre ses anciens frères d'armes! Vu son grand âge, Manu fut dispensé du parcours du combattant. Ce stage lui avait rappelé son service militaire au milieu de la morne plaine de Picardie. Il avait peu côtoyé les asiatiques durant ce séjour au Mans. Juste pour suivre quelques cours de mandarin élémentaire dans le stade avec quelques milliers de co-étudiants. Les orientaux avaient l'habitude d'éduquer comme ça, en masse. Ils voyaient tout en grand. Si ils avaient une apparence froide et impassible, Manu avait cependant remarqué qu'ils savaient faire preuve de philosophie en toute circonstance. De retour dans sa résidence du pommier, Manu savourait les bienfaits matériels d'appartenir à la milice: Du vrai carburant à mettre dans sa Kawa, des packs d'eau potable, des conserves, une kalash et un portable. Mais ce dernier ne fonctionnait que sur la fréquence des autorités pour recevoir les ordres. Depuis longtemps le monde des communications avait été réduit à néant. Plus de réseaux civils pour les portables, plus de téléphone, encore moins d'internet... Du coup, il n'avait plus aucune nouvelle de ses proches depuis des années. L'électricité était devenue rare et fantaisiste. La télé ne donnait que des flashs d'infos soporifiques. Il était souvent appelé de jour comme de nuit au centre CAMAJ de Villejeule, pour faire appliquer la justice expéditive des nouvelles autorités. Les cadres de la CAMAJ appelaient ce genre d'action: "opération jugement dernier". La première intervention de Manu, se fit une nuit près d'Avron sur la nationale D. Ils avaient chopé le dernier d'une meute de banlieusards qui écumait la région depuis des années. Il s'était fait avoir bêtement en flagrant délit de siphonage de carburant. Le type s'appelait Akim. Il devait avoir la trentaine. Son regard convulsé n'était pas parvenu à adoucir ses bourreaux. -Hé les mecs, déconnez pas!!! Le gouverneur Boukhrom, je connais bien!!! Je faisais partie de ses gardes du corps à Clichy pendant le siège de Panam!!! Z'avez qu'à l'appeler, il va voul dire!!! Déclara t-il avec des sanglots dans la voix. -C'est nous ses gardes du corps, maintenant. Toi, t'es viré! S'entendit-il répondre avant de recevoir son premier coup de marteau et de succomber en criant. La CAMAJ avait ordre d'utiliser des armes blanches quand elle le pouvait, pour économiser les balles des Kalashs. C'était la fuite en avant. Les exécutions et autres tortures montaient chaque jour en intensité et en horreur, avec un zèle extrême. Le coup le plus fumant fut l'exécution de l'ex-préfet. Ce type fit face à ses tortionnaires avec une dignité teintée d'arrogance. Ce qui aggrava son cas... Il leur fit un discours sur les valeurs de la république et de la démocratie. -Pauvre connard! L'interrompit Manu, ivre de bière chinoise et de cannabis. -Tu n'es qu'un trouduc parachuté ici par les bobos de Paris! T'es pas un élu et pourtant t'avais la haute main sur les affaires locales! Tu nous parles de république. ça tombe très bien! On va montrer ta raie en public! Ils le défroquèrent et ils l'empalèrent sur les grilles de la préfecture... Cette ultime sodomie figea son air hautin de son vivant. La CAMAJ n'avait pourtant rien à voir avec les sans-culottes de Robespierre. Ici, point d'idéologie. Il fallait simplement que ce qui a été ne soit plus. Point final... Il y'avait trois générations parmi les membres de la CAMAJ. Tous venaient de milieux différents, mais avaient tous un point commun. Ils n'étaient que des paumés, des frustrés, des laissés pour compte de l'ancien monde. Seuls, la colère, la violence la plus abjecte, et les flots de sang pouvaient leur donner enfin le sentiment d'exister. Les tourments de l'histoire avaient changé ces agneaux en loups. Ces nouveaux carnassiers se devaient donc d'être pires que leurs modèles, pour pouvoir s'affirmer pleinement comme les nouveaux maîtres. Manu s'était rapidement fait remarquer comme le plus sanguinaire de la bande. Il veillait soigneusement à garder les petites éclaboussures de cervelles séchées sur son uniforme vert, comme trophées, comme médailles d'un nouveau monde enfin reconnaissant à son égard... Il aimait entendre les ultimes hurlements des suppliciés, comme son hymne national, et le crépitement de leurs os dans les bûchers, comme une ode à la barbarie, sa nouvelle patrie d'adoption... Combien avait-il de cadavres à son actif? Vingt... Trente? Quelle importance... Pourtant, quelque chose allait mettre fin à son orgie d'hémoglobine. Il fut accusé par sa hiérarchie de ne pas s'intégrer au groupe, de la jouer trop perso... Bref, Manu fut une nouvelle fois rattrapé par son insociabilité chronique. Il fut muté au service renseignement. Il lui fallait dorénavant collecter des infos à droite à gauche pour le compte du QG. Il bossait tout seul, circulant dans tout le haut Maine sur sa Kawa. En ce jour de novembre 2025, on lui confia la mission d'aller débusquer d'anciens soldats de l'Otan. Ils s'étaient, d'après le rapport, dissimulés dans un camp de réfugiés près de Boyème, et jouaient les activistes auprès des civils rescapés. Il disposait de quelques mauvaises photos de soldats à peine reconnaissables. Cette mission à Boyème lui fit bien sûr repenser à Marianne, sa bien aimée. Avant d'ôter ses guenilles pour enfiler son uniforme, il sortit du placard le sac poussiéreux contenant l'ultime relique de son amour passé. Il s'y voyait si propre, si jeune. Il regarda avec tendresse le large rictus de Marianne sur cette photo froissée. ça faisait si longtemps qu'il n'avait pas vu quelqu'un lui sourire... Il enfourcha sa moto, et partit vers le couchant, vers les buttes d'Hordonges...
29 novembre 2006
Chapitre5: Les ruines
ça faisait bien des années qu'il n'avait pas emprunté la route de Boyème. Il se rappelait les samedis après-midi, où il allait rejoindre sa belle à la gare de cette ville pour dix sept heures. Mais là, la ballade n'avait plus rien de romantique. En passant à la hauteur d'Hordonges, il fut atterré par le spectacle apocalyptique laissé par les milices proche-orientales quelques mois plus tôt. Tout était dévasté. Il sentait les effluves abominables des cadavres de vaches en décomposition. Ici pas âme qui vive. L'Otan avait fait un usage massif d'obus à l'uranium appauvri durant les combats. Même les asiatiques qui s'installaient partout, évitaient soigneusement la zone. Il arriva aux abords de l'étang d'Allion. Lui aussi avait bien changé. A l'époque où Manu s'y promenait main dans la main avec Marianne, c'était un endroit magnifique. Des eaux aux reflets turquoise, des nénuphars et des canards à profusion, une forêt verdoyante, des oiseaux... Bref, le cadre idéal pour se rouler des pelles jusqu'à l'étouffement... Mais désormais, ce n'était plus qu'une grosse mare boueuse et nauséabonde, infestée de moustiques dorénavant porteurs du palu. Manu eut peine à reconnaître l'endroit. Mais ce fut tout de même le seul lieudit depuis Hordonges, où il vit des arbres encore debout. Ultimes sentinelles, gardiennes de ses amours passés... En arrivant à Boyème, il s'attendait à voir l'équivalent de Kaboul en l'an 2000. Mais ce qu'il vit dépassa tout ce qu'il put imaginer. Boyème faisait plutôt penser à Hiroshima en 45... Plus un mur debout... plus rien... Juste les trous des sous-sols, comme uniques traces des habitations. Les maisons semblaient avoir été absorbées par le bas, par on ne sait quelles créatures souterraines bétonivores... Arrivant au premier rond point, Manu fit un petit détour à gauche et s'arrêta à l'angle de la première rue. C'était là qu'habitaient Marianne, ses parents, et Brice son jeune frère, au neuf de ce qui fut autrefois la rue Aubrac. -Si madame Lempreur était encore là, elle pourrait voir avec satisfaction que les assaillants ont laissé l'endroit encore plus propre que les pavillons voisins... Pensa Manu, non sans une certaine ironie, en contemplant la vacuité du lieu. En effet, la mère de Marianne tenait sa maison impeccablement jadis. Manu pensait retrouver quelques objets. Quelques photos ayant appartenu à son ex. Et pourquoi pas quelques clichés de lui même, qui lui auraient prouvé qu'elle ne l'avait pas oublié... Mais rien, rien du tout. Les monstres semblaient avoir tout emporté dans les entrailles de la terre, Jusqu'au plus petit souvenir... Manu sortit de son sac à dos, une rose rouge dérobée dans une serre à Vertoy avant de partir. Ne se faisant plus d'illusion sur le sort de sa belle, il jeta la fleur dans l'abîme de ce qui fut le sous-sol de la famille Lempreur. Le rouge des pétales sur le gris anthracite devint soudain flamboyant, presque obscène au milieu du deuil ambiant. De loin, dans ce trou, ça lui faisait penser à une flaque de sang... De l'autre côté de la rue c'était pire. La cité du chêne où habitaient autrefois Florent et Hélène Lasagne, les amis qui lui avaient présenté Marianne, était construite de bâtiments sans sous-sols. Du coup, il ne restait qu'une morne plaine, même plus de trace de la rue. Il fut désemparé à l'idée de ne plus trouver l'endroit exact, où il embrassa Marianne pour la première fois. Il remonta sur sa moto et continua à s'enfoncer vers le centre ville. Comme un pied de nez au destin, la palissade en béton de la gare, théâtre de ses ébats avec Marianne, était la seule construction humaine encore dressée telle une éternelle érection... La rue de la baleine, à deux pas de là, s'était effondrée comme un château de cartes. Un de ses amis, avait autrefois habité et trouvé la mort dans cette rue. Il s'appelait Joe. Joe ne supportait pas la solitude. Il aimait les gens. Il croyait en l'homme, en la femme... - Il en est mort... Pensa cet insociable Manu. Bien qu'il fut atterré par le spectacle, Manu n'afficha pas de tristesse. Il éprouvait même une satisfaction malsaine en voyant ce désastre. Manu détestait celle ville. Outre Marianne, il y avait passé une bonne partie de sa jeunesse. Les boyemois étaient des gens peu accueillants et très querelleurs. Comme il disait: "Quand un boyemois trouve une chiure de mouche sur son paillasson, il accuse son voisin d'être le propriétaire de la mouche!!!" C'était évidement exagéré, mais pour Manu, Boyème c'était sa Babylone, et cette ville méritait de finir comme l'antique cité! Trop souvent en ce lieu, il n'avait connu que brimades et frustrations. Et pour les rares moments de bonheur qu'il y
avait vécu, il avait vu très vite les carrosses se transformer en citrouilles... Il y circulait maintenant comme seule créature vivante, et surtout en vainqueur, tel David contre Goliath... Les pots d'échappement de sa Kawa résonnaient dans le silence de mort tel un chant funèbre.-Bande d'enculés!!! Regardez-moi! Vous n'êtes plus... Mais moi je suis!!! Se dit-il avec arrogance. Son passage sur ce qui restait du pont de France tempéra sa fierté. C'était un pont très haut, le seul qui restait à Boyème pour franchir la rivière du même nom. Il ne restait plus que les piliers. Les asiatiques avaient disposé à la hâte des ridelles métalliques pour passer. Le passage de Manu avec sa Kawa suffisait à les faire trembler. Mais une fois qu'il fut passé, la vision d'une colline décapitée par les bombes, le réconforta de ses frayeurs. C'est là que se dressait jadis le lycée Verdi. Là où il passa durant son adolescence les pires années de sa vie. Deux ans, qu'il avait passé dans cette tôle infâme à la bouffe immonde, et dans des dortoirs glacés où les radiateurs n'étaient que décoratifs, les pions stupides, et les vols ainsi que le vandalisme fréquents. Il avait été orienté vers ce lycée pour passer un BEP d'imprimeur, par des conseillers d'orientation, qui au jugé de ses bonnes notes en français, l'avaient dirigé vers ce métier. Hors, sa bonne moyenne dans cette matière, n'était due qu'a ses rédactions. Manu était archi nul en orthographe, mais les "conseillers", d'ex soixante-huitards oisifs à la chevelure et à la moustache épaisses, avaient omis ce détail... D'ailleurs, en imprimerie, il était inutile d'avoir une bonne orthographe. Il fallait juste reproduire un texte tel qu'on le donnait à imprimer, point final. D'autres élèves avaient été orientés vers cet horrible bahut, pour leur attirance envers le dessin. Hors, ça n'a jamais été le rôle d'un imprimeur de dessiner... Ainsi, beaucoup dont Manu furent surpris à leur arrivée, de revêtir une cotte et de faire du boulot d'usine, en manipulant une encre grasse et puante, au milieu de profs totalement dépourvus de compétences pédagogiques. Le pire de tous, était sans conteste, un prof nantais complètement givré, qui se baladait tout le temps avec une petite valise en alu, qui contenait des fils de fer oxydés et un pot de moutarde périmé. Ce prof, au regard de l'insociabilité de Manu, l'avait surnommé "Le fantôme de la classe". Manu, quant à lui, l'avait surnommé "le Quasimodo du bahut"... L'internat fut une torture pour Manu. Son insociabilité aggrava ses relations avec les autres. Les autres, parlons-en. Les élèves étaient, à l'image de la jeunesse des années quatre vingt, très morcelés en différentes catégories: Les Hardos, les Baba-cools, les Funkies, les New-waves, et bien sûr, les Punks. Parlons-en des Keupons! Ils se la jouaient tous aux anars rebelles, mais étaient en fait presque tous issus de familles très bourges! Si comme Manu, on ne se situait dans aucune catégorie, on était classé de bouffon. Bref, il fallait adhérer à l'une de ces petites sectes, comme la mouche choisissant sa merde. Cette génération 80, se distinguait des précédentes par son pessimisme. Le noir dominait dans les fringues, et la musique était froide et martiale. Mais paradoxalement, cette jeunesse était incroyablement naïve et suffisante. Les seuls moments de réconfort, furent les soirs de juin où les CAP de son dortoir étaient en stage. Il se retrouvait ainsi tout seul dans son box. Par la fenêtre, sur fond de ciel gris, il regardait les crécerelles qui planaient telles des mouettes. Il se croyait au bord de la mer, loin de cette ville de merde... En même temps qu'il admirait le vol de ces petits rapaces, il écoutait "Everything but the girl" sur son baladeur, l'album "Eden". La voix suave de la chanteuse Tracey Thorn, et la guitare sèche de Ben Watt, donnaient un sentiment d'extase à cette vision... Quarante ans plus tard, ses amies les crécerelles étaient toujours là, et planaient au dessus de la colline désormais débarrassée de ce furoncle hideux qu'était le lycée Verdi. En voyant ça, Manu trouvait que les proche-orientaux avaient fait du super boulot... Il espérait qu'au passage, ils auraient transformé en kebabs avec leurs lance-flammes, les profs, les pions, et bien sûr les anciens élèves. Qu'au détour d'un fossé, il découvrirait un charnier où il verrait leurs corps desséchés, et leurs gueules ouvertes avec leurs yeux ramollis comme ceux des harengs fumés, pour leur donner quelques coups de pied revanchards avec acharnement. Mais il n'en fut rien. Mis à part quelques cadavres de chiens et de chats momifiés par l'été torride qui venait de s'achever, il ne vit aucun corps humain. Visiblement, les boyèmois avaient eu le temps de déguerpir avant l'assaut. Il descendit vers la place Foch. Il y contempla ce qui restait de la brasserie Rivelli, où Marianne lui donna son premier rencard. Comme un nouveau signe du destin, il restait juste les tables et les chaises, témoins figés de leurs premiers émois. Sous ces tables, il avait entrevu jadis les petites jambes de Marianne parées de collants noirs. C'est là qu'il avait eu sa première érection avec elle... Il se présenta devant la cour du château. Le plus vieux bâtiment de Boyème, dont les fondations remontaient aux mérovingiens, était le seul à être resté debout. Les bâtisseurs du haut moyen âge, avaient le savoir-faire pour construire des édifices résistant aux pires assauts de leur époque troublée. Depuis trop longtemps, la perspective d'une guerre avait été complètement écartée par les bâtisseurs modernes. Leurs baraques en avaient fait les frais... Le château servait logiquement de QG local. Manu fut surpris de voir des soldats bretons occupant encore la place. Les asiatiques avaient en effet confié la rive occidentale de la Boyème, à la jeune république bretonne. La division Nominoë, armée et habillée par les envahisseurs, était encore là, alors qu'un accord avait été passé sous les auspices des occupants asiatiques, pour que cette rive revienne de nouveau à la France. Mais la relève se faisait toujours attendre. Il faut dire qu'avec tout l'uranium appauvri qu'il y'avait dans ce secteur depuis les combats, personne n'était très chaud pour y revenir. Et du coup, la centaine de bretons présents à Boyème commençaient à trouver le temps long... Le planton, en voyant le brassard CAMAJ de Manu, lui demanda:-Alors mon vieux, quand est ce que vous prenez la relève? Nous on se fait chier ici!!! Quand il vit l'ordre de mission de Manu, il cessa de brailler et devint pâle. Le nom de Manu était inscrit sur l'ordre. Il s'était forgé une réputation de boucher sans pareille dans toute la région. Désormais, le nom d'Emmanuel Dubou n'inspirait plus la moquerie, mais la terreur...
28 novembre 2006
Chapitre6: Les déportés
On le fit patienter dans la cour en attendant le responsable des missions. ça faisait bien longtemps que Manu n'avait pas foutu les pieds ici. Autrefois c'était un jardin public tout ce qu'il y'avait de plus romantique, avec un kiosque, et une vue imprenable sur la Boyème. Il ne s'était jamais promené ici avec Marianne. Mais il y avait connu bien d'autres déboires sentimentaux des années auparavant. Notamment avec une pharmacienne du quartier, qui l'avait mené en bateau pendant des mois. Quand il était au lycée, il lui était arrivé une histoire sordide, sur ce banc où il attendait ce jour là, quarante ans plus tard. Un de ses rares copains de classe, un mec de Lamont, était assis à côté de lui, et lui expliquait comment il s'était emballé une gonzesse dans le car la veille. Il avait mis sa main sur la cuisse de Manu, et l'autre sur son épaule pour mimer la façon dont il s'y était pris avec la fille... Mais d'autres nanas qui se trouvaient derrière eux, et qu'ils n'avaient pas vu venir, avaient interprété la scène de manière réaliste. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre au lycée... Dubou, en plus d'être un insociable, était un pédé!!! Bien évidement, il traîna cette réputation durant des années... Mais désormais Boyème était morte, et ne pouvait plus, selon lui, porter de nouveau la poisse à sa personne... Le responsable des missions arriva enfin. Surprise, un autre copain de lycée... Bien qu'il ait beaucoup changé depuis la dizaine d'années qu'ils ne s'étaient vu, il n'eut aucune peine à le reconnaître. Lucien Birnot dit Bibi, avec qui il avait fait d'inoubliables orgies alcooliques et hallucinatoires. C'était un fougèrois qui avait fait tous les métiers et participé à toutes les aventures. Manu ne fut donc pas tellement surpris de le voir en mercenaire. -Manu Dubou!!! Le vampire de Vertoy!!! L'empaleur de la préfecture en personne!!! Mais dis moi, tu t'es fait une réputation encore pire qu'avant guerre!!!. Il serra Manu longuement dans ses bras en riant. Il sentait le cannabis à plein nez, d'où sans doute sa jovialité malgré la gravité des faits imputés à Manu. -Ben dit donc! T'as vachement maigri! Ils te donnent pas à bouffer à la CAMAJ, malgré tout le boulot que tu leur fais? Ils se remémorèrent longuement les exploits de leur jeunesse. Les bagnoles pliées, les escapades nocturnes et le "banga-goutte", un cocktail de sa composition, fait d'un mélange de jus de fruits et d'eau de vie, qui se buvait comme du petit lait, mais qui faisait rapidement son effet... Bibi était toujours jovial, même sans fumer de joint. Pourtant la vie ne l'avait pas épargné. Un très grave accident de moto suivi d'une rupture douloureuse. -As-tu trouvé l'âme soeur? Demandait-il. Manu lui répondait qu'il n'avait jamais pu retrouver l'amour après son histoire avec Marianne. -Mon pauv Manu! L'amour c'est comme Dieu. Tout le monde en parle et pourtant ça n'existe pas! Ton histoire avec elle, c'est juste une page du livre de ta vie qui s'est tournée et tu n'y peux rien! -C'est pas une page qui s'est tournée. C'est le livre de ma vie que j'ai reçu en pleine gueule... Répondit Manu d'un air sombre. -Essaie plutôt les putes chinoises qu'on nous envoie toutes les semaines! Elles sont pas souriantes, mais ça le fait quant même! Dit Bibi.-Les grands chefs nous en envoient un camion par semaine. Ils ont sans doute peur qu'on s'encule! S'esclaffa t-il.-En plus avec toutes les radiations qu'on se bouffe depuis qu'on est là, y'a bientôt une deuxième bite qui va nous pousser! C'est deux camions qu'il va nous falloir! Penchés au dessus du vide, ils contemplaient les restes de la ville, et se remémoraient ses habitants peu sympathiques. -Quelle bande de connards ces boyèmois! Mais au fait que sont-ils devenus? J'ai pas vu un cadavre. Demanda Manu. -En fait, y'a pratiquement pas eu de morts civils. Une petite centaine tout au plus. Les ONG ont eu juste le temps de les évacuer avant le carnage. D'ailleurs à ce propos, voilà ton ordre de mission. Il lui tendit un papier officiel rédigé en partie en mandarin. -C'est à côté d'Omblières à dix bornes d'ici. le camp "Tigre", comme disent les asiatiques. La plupart des Boyèmois sont parqués là bas. Bon je te laisse, parce que le grand chef va encore dire que je glande. Surtout tu sors pas de la route! C'est plein de mines sur les bas-côtés!!! Et n'attends pas encore dix ans pour venir me voir! On se fera une jaille ensemble quand toute cette merde sera finie! Après s'être embrassés chaleureusement, ils partirent chacun de leur côté. Manu quitta le parc du château, devenu un infâme dépotoir, et prit la route d'Omblières. Au nord de Boyème, le paysage était aussi désolé qu'a l'est. Au détour d'une route de ferme, il découvrit le camp "Tigre". Les asiatiques avaient l'habitude de nommer ces lieux de transit, du nom d'un de leurs signes astrologiques. D'immenses tentes kakis, entourées de barbelés et de miliciens avec des chiens, formaient ce camp. D'après Bibi, plus de huit mille boyèmois s'entassaient ici depuis plus de trois mois. Il fut frappé par le silence de mort qui y régnait. En fait de camp de réfugiés, ça ressemblait plus à un camp de concentration. Les miliciens y faisaient régner la terreur. Manu présenta son ordre de mission au chef de la milice locale. -C'est donc vous le fameux Dubou? Déclara t-il peu aimablement. -C'est à cette heure là que vous arrivez? On vous attend depuis ce matin! -Vous seriez pas boyèmois vous aussi? Demanda Manu. -Si, pourquoi? Répondit le chef interloqué.-Je m'en doutais... Dit Manu avec un air goguenard. -Ecoutez moi bien Dubou! C'est pas parce que vous avez mis la région à feu et à sang pendant quelques semaines, que ça vous donne le droit de vous foutre de ma gueule!!! D'ailleurs, si on vous a muté pour faire le petit rapporteur sur les routes, c'est parce que votre chef en avait marre de voir votre sale tronche! Ils sont tous au garde-à-vous depuis ce matin sous les tentes. Ils vous attendent, et nous aussi! Manu pensait qu'il ne devait pas être seulement boyèmois. Il devait être aussi prof au lycée Verdi, avant qu'il ne soit rasé ... Pour être aussi con... Le spectacle sous les immenses toiles le laissa bouche bée. Des centaines de personnes alignées en rangs d'oignons. Les gosses d'un côté. Les adultes de l'autre. ça sentait la mort lente là dedans. ça lui faisait penser aux statues en terre cuite de Xian, quand il avait visité la chine durant ces innombrables voyages. Tous impassibles comme des statues de cire du musée Grévin... Juste leurs odeurs corporelles pestilentielles, trahissaient le fait qu'il avait bien des êtres biologiques en face de lui. Il sortit les photos des soi-disant "agents infiltrés" de sa poche, et commença à s'enfoncer dans les rangées de morts-vivants, pour sa longue procédure d'identification. La lumière était mauvaise, tout comme la qualité des photos. ça n'arrangeait pas sa tâche. -Faites vite Dubou! Vous avez deux heures! Dit le chef. Les visages défilaient... Mais toujours rien. Il avait l'impression de chercher une tombe dans les allées d'un cimetière. Quelques visages lui parurent familiers. C'est qu'il en avait connu du monde à Boyème au fil des ans... Les boyèmois qu'il subissait tant jadis, étaient là... Tous à sa merci... Soudain, après une heure de recherche dans le plus grand silence, quelque chose l'intrigua... Une personne faisait une tête de moins que les autres. Manu pensa qu'un enfant fut placé là par erreur. Il s'approcha. Il vit une femme de petite taille, tapie dans l'ombre. Elle devait avoir la cinquantaine... Manu n'était pas sûr, il n'y croyait pas... Il braqua sa lampe vers elle. Il fut soudain plus pétrifié que tous ces gens... Marianne! Marianne se tenait là, impassible devant le rayon de sa lampe... Comme il le pensait, son visage n'avait que peu changé... Elle avait cependant perdu son éternel sourire, et son doux parfum d'un grand couturier...
