27 novembre 2006
Chapitre7: La caméra
En ce quatre octobre 2004, Manu était en stage de secourisme dans sa papeterie. De ce fait, il rentra plus tôt dans son appartement, à l'étage de la mairie de Vertoy. -Demandez monsieur le maire, c'est moi! S'amusait-il à dire à tout le monde. Il fallait passer par l'entrée de la mairie pour entrer chez lui. Du coup, beaucoup de gens ignoraient qu'il y avait un logement au dessus. ça lui évitait de recevoir la visite d'assureurs, de démarcheurs et autres chieurs notoires. Tout lui était ouvert à la mairie. Ses parents étaient du bled, alors on lui faisait confiance. Il disait à tout le monde en riant: -si vous voulez trafiquer le cadastre ou avoir un permis de construire, je suis là! Il vivait seul dans cette grande maison depuis quelques années. Il avait quitté son immeuble de Villejeule, depuis envahi par les cas sociaux. Durant les dix ans qu'il avait vécu là bas, il avait vu la rapide paupérisation de cette bourgade. Très vite, la situation était devenue invivable. Pourtant, Villejeule ne comptait que trois mille habitants. Il avait alors saisi une opportunité de revenir au "pays de son enfance", en s'installant dans cet appartement étrangement situé. Le cadre de la mairie était sympa. Mais une bonne partie du logement était franchement délabré. Les travaux demandés se faisaient attendre. Mais Manu, ça ne le dérangeait pas trop. Pour lui qui était passionné d'archéologie, la décrépitude était un signe d'authenticité. Ce soir là, en ce lundi, le programme télé était comme souvent pas très folichon. Il sortit une vieille cassette vidéo du placard: "Un homme et une femme", le seul film potable que Lelouch ait fait en quarante ans de carrière. Il faut dire qu'il prenait de gros risques en jouant à fond sur l'improvisation. Lelouch était un peu comme un photographe du dimanche, qui mitraille à droite à gauche au hasard. Mais au milieu d'un tas de clichés merdiques, un chef d'oeuvre peu soudain apparaître. Avec ce film, ce fut le cas. Cette histoire d'amour éphémère, entre deux êtres meurtris par la vie, était d'une beauté intemporelle qui n'avait pas pris une ride en quarante ans. Mais Manu connaissait ce film par coeur. Il l'arrêta à moitié. Il passa dans la pièce à côté, alluma l'ordinateur, bien décidé à se connecter sur le vidéo-chat pour demander à Florent, son collègue boyèmois, de lui rendre enfin sa caméra prêtée deux mois plus tôt. Florent était bien en ligne ce soir là. D'ailleurs, hors mis le boulot, il était presque toujours connecté. Surprise, quand Manu vit apparaître une image du parquet du bureau de son collègue sur l'écran. Florent était en train de brancher la caméra de Manu sur son ordinateur. L'image bougeait dans tous les sens. -Eh! arrête de jouer avec ma cam Ducon!!! S'écria Manu. Il entendit alors la voix d'Hélène, la femme de Florent, lui répondre:-Faut qu'on te présente une copine célibataire. -Ha bon? Ben si c'est ta copine, elle doit pas être très fréquentable! Dit Manu. Il entendit alors deux rires de nanas en bruit de fond. Florent retourna la caméra et le visage d'une blonde au regard angoissé lui apparut. -Manu, je te présente Marianne, notre voisine.-Enchanté... Répondit Manu. Visiblement troublée par cette rencontre étrange, et cet interlocuteur qu'elle entendait mais qui lui était invisible, Marianne demeurait pétrifiée et ne répondait pas... Manu avait entendu parler de cette fille durant l'été, quand il s'était rendu en Corse avec Florent et Hélène. Toujours acharnés à vouloir le caser, ils lui avaient parlé de cette voisine célibataire, qui habitait chez ses parents avec son jeune frère, et qu'ils avaient rencontré dans les réunions de leur syndic. Marianne, tout comme ses parents, était propriétaire d'un appartement dans la cité du chêne où vivaient Florent et Hélène. Elle venait, selon eux, de connaître une déception amoureuse et adorait les voyages. Elle revenait du Sri-Lanka. Manu se contenta de lui demander si c'était bien. Elle répondit, avec un timbre de voix étonnement masculin, que c'était super. Puis Hélène, qui était assise à côté d'elle, lui demanda: -Tiens dis donc Manu? Tu pourrais pas inviter Marianne à la soirée de fin d'année de la papeterie? Manu hésita. Il sortait très peu, et ce genre de soirée le gonflait plutôt. Florent, qui bossait dans la même papeterie, avait l'habitude de s'y rendre chaque année accompagné d'Hélène. Mais Manu, fallait vraiment le pousser pour qu'il vienne. Et puis pour ce qui est des nanas, ça faisait bien longtemps qu'il s'était résigné. Les rares expériences qu'il avait eu avec des filles l'avaient fortement déçu. Il se faisait une image très romantique de la gent féminine. Pour lui, une histoire d'amour se devait toujours d'échapper au quotidien et d'être éternelle. Sa première amourette, il l'avait connu à dix neuf ans avec une fille du même âge, qui en matière de septième ciel avait déjà des heures de vol... Lui, il n'avait jamais touché une femme de sa vie, pas même la moindre pelle. Cette première nuit d'amour fut forcément un désastre, et Manu en sortit traumatisé au petit matin... Les quelques aventures qui suivirent furent toutes aussi brèves et décevantes. De plus, quelques années avant, Manu avait été victime d'une tentative de viol à l'âge de dix ans. Ce deux avril 1979, était un beau matin de printemps un peu frais. Manu se rendait à l'école de Vertoy en vélo. Mais il fut dépassé par un mec en mobylette qui le stoppa. Le type baissa son pantalon de survet et lui demanda: -Elle est grosse comme ça la tienne? C'était la première fois qu'il voyait une verge d'adulte. Avec tous ces poils, il trouva ça très laid. -Allez! Touche la! Il lui prit le bras, et l'entraîna dans un chemin creux. Mais les hurlements de Manu et la proximité d'une maison, firent fuir son agresseur. Manu, arrivant à l'école en pleurant, raconta son calvaire. Une enquête fut ouverte, par principe, mais bien peu de personnes le crurent. A cette époque, dans cette région, la sexualité n'était pas taboue, on en parlait tout simplement pas. Ou alors de manière détournée, et toujours plaisamment. Le sexe devait faire rire et apporter la joie, mais ne pouvait être quelque chose d'âpre comme l'avait connu Manu. A partir de ce moment là, le petit Manu changea du tout au tout. Il devint très taciturne. Pour lui, le sexe et l'humanité toute entière allaient toujours avoir une image dangereuse, voir mortelle... A part ses parents et quelques vertoyais dubitatifs, personne ne fut mis au courant de cet "incident" qui allait avoir un impact déterminant pour la suite de son existence... -Bon alors! Tu l'invites Marianne ou pas?!? Insista Hélène.-Je... Je vais réfléchir. Marianne prit congé en lui souhaitant bonne nuit. Manu n'était pas très chaud pour aller vers une fille dont il ne savait rien, et dont Florent et Hélène ne savaient pas grand chose. De plus, c'était une boyèmoise. Donc forcément une femme qui lui amènerait les pires emmerdes. Hélène finit par le convaincre: -Tu devais pas être là ce soir, et elle, c'est la première fois qu'elle vient chez nous! Le destin veut vous réunir! Si c'était le destin, alors Manu ne pouvait que s'incliner... Le fameux jour de la soirée de fin d'année arriva. En ce dix-huit décembre 2004, le temps était absolument merdique. Humide à souhait. Manu détestait l'hiver. La nuit qui tombe à dix-sept heures, avec au choix, la flotte ou le froid, et le soleil dans l'oeil pour le peu qu'on le voit. Et puis il haïssait aussi les fêtes de fin d'année. Ces surenchères entre voisins, à celui qui met le plus de décorations ou le plus gros père Noël. Parfois ça allait tellement loin dans les guirlandes lumineuses et les paillettes, que les baraques lui faisaient penser à des bordels thaïlandais, avec le père Noël en plastique en guise de pute. Enfant, quand on lui avait dit que le père Noël n'existait pas, il lui en avait voulu de n'être qu'une chimère. Depuis, il maudissait ce barbu comme on haïrait un vieux pervers pédophile. Il trouvait particulièrement hypocrite l'attitude des gens durant cette période. Après s'être crachés à la gueule, voir jeter à la gorge durant toute l'année, tout le monde se faisait la bise et s'offrait des cadeaux, comme pour se faire pardonner des crasses faites pendant l'année qui se terminait, et à l'avance pour celle à venir... ça l'énervait tellement que si il n'avait pas habité dans une mairie, il aurait volontiers mis sa poupée gonflable à la fenêtre, parée d'un bonnet de père Noël avec la mention "Joyeuses Pâques". C'est dans cette ambiance qu'il arriva chez Florent et Hélène Lasagne, ce samedi vers quinze heures, alors que la longue nuit hivernale commençait déjà à poindre sur Boyème.
Commentaires
Bonjour,
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Martin
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