L'écrivain d'eau douce

Les nouvelles illustrées de Michel Ourganche en version intégrale.

28 novembre 2006

Chapitre6: Les déportés

Les_d_port_sOn le fit patienter dans la cour en attendant le responsable des missions. ça faisait bien longtemps que Manu n'avait pas foutu les pieds ici. Autrefois c'était un jardin public tout ce qu'il y'avait de plus romantique, avec un kiosque, et une vue imprenable sur la Boyème. Il ne s'était jamais promené ici avec Marianne. Mais il y avait connu bien d'autres déboires sentimentaux des années auparavant. Notamment avec une pharmacienne du quartier, qui l'avait mené en bateau pendant des mois. Quand il était au lycée, il lui était arrivé une histoire sordide, sur ce banc où il attendait ce jour là, quarante ans plus tard. Un de ses rares copains de classe, un mec de Lamont, était assis à côté de lui, et lui expliquait comment il s'était emballé une gonzesse dans le car la veille. Il avait mis sa main sur la cuisse de Manu, et l'autre sur son épaule pour mimer la façon dont il s'y était pris avec la fille... Mais d'autres nanas qui se trouvaient derrière eux, et qu'ils n'avaient pas vu venir, avaient interprété la scène de manière réaliste. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre au lycée... Dubou, en plus d'être un insociable, était un pédé!!! Bien évidement, il traîna cette réputation durant des années... Mais désormais Boyème était morte, et ne pouvait plus, selon lui, porter de nouveau la poisse à sa personne...                                                                                                                                        Le responsable des missions arriva enfin. Surprise, un autre copain de lycée... Bien qu'il ait beaucoup changé depuis la dizaine d'années qu'ils ne s'étaient vu, il n'eut aucune peine à le reconnaître. Lucien Birnot dit Bibi, avec qui il avait fait d'inoubliables orgies alcooliques et hallucinatoires. C'était un fougèrois qui avait fait tous les métiers et participé à toutes les aventures. Manu ne fut donc pas tellement surpris de le voir en mercenaire. -Manu Dubou!!! Le vampire de Vertoy!!! L'empaleur de la préfecture en personne!!! Mais dis moi, tu t'es fait une réputation encore pire qu'avant guerre!!!. Il serra Manu longuement dans ses bras en riant. Il sentait le cannabis à plein nez, d'où sans doute sa jovialité malgré la gravité des faits imputés à Manu. -Ben dit donc! T'as vachement maigri! Ils te donnent pas à bouffer à la CAMAJ, malgré tout le boulot que tu leur fais? Ils se remémorèrent longuement les exploits de leur jeunesse. Les bagnoles pliées, les escapades nocturnes et le "banga-goutte", un cocktail de sa composition, fait d'un mélange de jus de fruits et d'eau de vie, qui se buvait comme du petit lait, mais qui faisait rapidement son effet... Bibi était toujours jovial, même sans fumer de joint. Pourtant la vie ne l'avait pas épargné. Un très grave accident de moto suivi d'une rupture douloureuse. -As-tu trouvé l'âme soeur? Demandait-il. Manu lui répondait qu'il n'avait jamais pu retrouver l'amour après son histoire avec Marianne.   -Mon pauv Manu! L'amour c'est comme Dieu. Tout le monde en parle et pourtant ça n'existe pas! Ton histoire avec elle, c'est juste une page du livre de ta vie qui s'est tournée et tu n'y peux rien! -C'est pas une page qui s'est tournée. C'est le livre de ma vie que j'ai reçu en pleine gueule... Répondit Manu d'un air sombre. -Essaie plutôt les putes chinoises qu'on nous envoie toutes les semaines! Elles sont pas souriantes, mais ça le fait quant même! Dit Bibi.-Les grands chefs nous en envoient un camion par semaine. Ils ont sans doute peur qu'on s'encule! S'esclaffa t-il.-En plus avec toutes les radiations qu'on se bouffe depuis qu'on est là, y'a bientôt une deuxième bite qui va nous pousser! C'est deux camions qu'il va nous falloir! Penchés au dessus du vide, ils contemplaient les restes de la ville, et se remémoraient ses habitants peu sympathiques. -Quelle bande de connards ces boyèmois! Mais au fait que sont-ils devenus? J'ai pas vu un cadavre. Demanda Manu. -En fait, y'a pratiquement pas eu de morts civils. Une petite centaine tout au plus. Les ONG ont eu juste le temps de les évacuer avant le carnage. D'ailleurs à ce propos, voilà ton ordre de mission. Il lui tendit un papier officiel rédigé en partie en mandarin. -C'est à côté d'Omblières à dix bornes d'ici. le camp "Tigre", comme disent les asiatiques. La plupart des Boyèmois sont parqués là bas. Bon je te laisse, parce que le grand chef va encore dire que je glande. Surtout tu sors pas de la route! C'est plein de mines sur les bas-côtés!!! Et n'attends pas encore dix ans pour venir me voir! On se fera une jaille ensemble quand toute cette merde sera finie! Après s'être embrassés chaleureusement, ils partirent chacun de leur côté. Manu quitta le parc du château, devenu un infâme dépotoir, et prit la route d'Omblières.                                                                            Au nord de Boyème, le paysage était aussi désolé qu'a l'est. Au détour d'une route de ferme, il découvrit le camp "Tigre". Les asiatiques avaient l'habitude de nommer ces lieux de transit, du nom d'un de leurs signes astrologiques. D'immenses tentes kakis, entourées de barbelés et de miliciens avec des chiens, formaient ce camp. D'après Bibi, plus de huit mille boyèmois s'entassaient ici depuis plus de trois mois. Il fut frappé par le silence de mort qui y régnait. En fait de camp de réfugiés, ça ressemblait plus à un camp de concentration. Les miliciens y faisaient régner la terreur. Manu présenta son ordre de mission au chef de la milice locale. -C'est donc vous le fameux Dubou? Déclara t-il peu aimablement. -C'est à cette heure là que vous arrivez? On vous attend depuis ce matin! -Vous seriez pas boyèmois vous aussi? Demanda Manu. -Si, pourquoi?  Répondit le chef interloqué.-Je m'en doutais... Dit Manu avec un air goguenard.  -Ecoutez moi bien Dubou! C'est pas parce que vous avez mis la région à feu et à sang pendant quelques semaines, que ça vous donne le droit de vous foutre de ma gueule!!! D'ailleurs, si on vous a muté pour faire le petit rapporteur sur les routes, c'est parce que votre chef en avait marre de voir votre sale tronche! Ils sont tous au garde-à-vous depuis ce matin sous les tentes. Ils vous attendent, et nous aussi! Manu pensait qu'il ne devait pas être seulement boyèmois. Il devait être aussi prof au lycée Verdi, avant qu'il ne soit rasé ... Pour être aussi con...                                                                                                                                  Le spectacle sous les immenses toiles le laissa bouche bée. Des centaines de personnes alignées en rangs d'oignons. Les gosses d'un côté. Les adultes de l'autre. ça sentait la mort lente là dedans. ça lui faisait penser aux statues en terre cuite de Xian, quand il avait visité la chine durant ces innombrables voyages. Tous impassibles comme des statues de cire du musée Grévin... Juste leurs odeurs corporelles pestilentielles, trahissaient le fait qu'il avait bien des êtres biologiques en face de lui. Il sortit les photos des soi-disant "agents infiltrés" de sa poche, et commença à s'enfoncer dans les rangées de morts-vivants, pour sa longue procédure d'identification. La lumière était mauvaise, tout comme la qualité des photos. ça n'arrangeait pas sa tâche. -Faites vite Dubou! Vous avez deux heures! Dit le chef. Les visages défilaient... Mais toujours rien. Il avait l'impression de chercher une tombe dans les allées d'un cimetière. Quelques visages lui parurent familiers. C'est qu'il en avait connu du monde à Boyème au fil des ans... Les boyèmois qu'il subissait tant jadis, étaient là... Tous à sa merci... Soudain, après une heure de recherche dans le plus grand silence, quelque chose l'intrigua... Une personne faisait une tête de moins que les autres. Manu pensa qu'un enfant fut placé là par erreur. Il s'approcha. Il vit une femme de petite taille, tapie dans l'ombre. Elle devait avoir la cinquantaine... Manu n'était pas sûr, il n'y croyait pas... Il braqua sa lampe vers elle. Il fut soudain plus pétrifié que tous ces gens... Marianne! Marianne se tenait là, impassible devant le rayon de sa lampe... Comme il le pensait, son visage n'avait que peu changé... Elle avait cependant perdu son éternel sourire, et son doux parfum d'un grand couturier...

Posté par pagesperdues à 12:28 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=185312&pid=3288673

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :