L'écrivain d'eau douce

Les nouvelles illustrées de Michel Ourganche en version intégrale.

29 novembre 2006

Chapitre5: Les ruines

Les_ruinesça faisait bien des années qu'il n'avait pas emprunté la route de Boyème. Il se rappelait les samedis après-midi, où il allait rejoindre sa belle à la gare de cette ville pour dix sept heures. Mais là, la ballade n'avait plus rien de romantique. En passant à la hauteur d'Hordonges, il fut atterré par le spectacle apocalyptique laissé par les milices proche-orientales quelques mois plus tôt. Tout était dévasté. Il sentait les effluves abominables des cadavres de vaches en décomposition. Ici pas âme qui vive. L'Otan avait fait un usage massif d'obus à l'uranium appauvri durant les combats. Même les asiatiques qui s'installaient partout, évitaient soigneusement la zone. Il arriva aux abords de l'étang d'Allion. Lui aussi avait bien changé. A l'époque où Manu s'y promenait main dans la main avec Marianne, c'était un endroit magnifique. Des eaux aux reflets turquoise, des nénuphars et des canards à profusion, une forêt verdoyante, des oiseaux... Bref, le cadre idéal pour se rouler des pelles jusqu'à l'étouffement... Mais désormais, ce n'était plus qu'une grosse mare boueuse et nauséabonde, infestée de moustiques dorénavant porteurs du palu. Manu eut peine à reconnaître l'endroit. Mais ce fut tout de même le seul lieudit  depuis Hordonges, où il vit des arbres encore debout. Ultimes sentinelles, gardiennes de ses amours passés...                                                                          En arrivant à Boyème, il s'attendait à voir l'équivalent de Kaboul en l'an 2000. Mais ce qu'il vit dépassa tout ce qu'il put imaginer. Boyème faisait plutôt penser à Hiroshima en 45... Plus un mur debout... plus rien... Juste les trous des sous-sols, comme uniques traces des habitations. Les maisons semblaient avoir été absorbées par le bas, par on ne sait quelles créatures souterraines bétonivores... Arrivant au premier rond point, Manu fit un petit détour à gauche et s'arrêta à l'angle de la première rue. C'était là qu'habitaient Marianne, ses parents, et Brice son jeune frère, au neuf de ce qui fut autrefois la rue Aubrac. -Si madame Lempreur était encore là, elle pourrait voir avec satisfaction que les assaillants ont laissé l'endroit encore plus propre que les pavillons voisins... Pensa Manu, non sans une certaine ironie, en contemplant la vacuité du lieu. En effet, la mère de Marianne tenait sa maison impeccablement jadis. Manu pensait retrouver quelques objets. Quelques photos ayant appartenu à son ex. Et pourquoi pas quelques clichés de lui même, qui lui auraient prouvé qu'elle ne l'avait pas oublié... Mais rien, rien du tout. Les monstres semblaient avoir tout emporté dans les entrailles de la terre, Jusqu'au plus petit souvenir... Manu sortit de son sac à dos, une rose rouge dérobée dans une serre à Vertoy avant de partir. Ne se faisant plus d'illusion sur le sort de sa belle, il jeta la fleur dans l'abîme de ce qui fut le sous-sol de la famille Lempreur. Le rouge des pétales sur le gris anthracite devint soudain flamboyant, presque obscène au milieu du deuil ambiant. De loin, dans ce trou, ça lui faisait penser à une flaque de sang...                                                                           De l'autre côté de la rue c'était pire. La cité du chêne où habitaient autrefois Florent et Hélène Lasagne, les amis qui lui avaient présenté Marianne, était construite de bâtiments sans sous-sols. Du coup, il ne restait qu'une morne plaine, même plus de trace de la rue. Il fut désemparé à l'idée de ne plus trouver l'endroit exact, où il embrassa Marianne pour la première fois. Il remonta sur sa moto et continua à s'enfoncer vers le centre ville. Comme un pied de nez au destin, la palissade en béton de la gare, théâtre de ses ébats avec Marianne, était la seule construction humaine encore dressée telle une éternelle érection... La rue de la baleine, à deux pas de là, s'était effondrée comme un château de cartes. Un de ses amis, avait autrefois habité et trouvé la mort dans cette rue. Il s'appelait Joe. Joe ne supportait pas la solitude. Il aimait les gens. Il croyait en l'homme, en la femme... - Il en est mort... Pensa cet insociable Manu. Bien qu'il fut atterré par le spectacle, Manu n'afficha pas de tristesse. Il éprouvait même une satisfaction malsaine en voyant ce désastre. Manu détestait celle ville. Outre Marianne, il y avait passé une bonne partie de sa jeunesse. Les boyemois étaient des gens peu accueillants et très querelleurs. Comme il disait: "Quand un boyemois trouve une chiure de mouche sur son paillasson, il accuse son voisin d'être le propriétaire de la mouche!!!" C'était évidement exagéré, mais pour Manu, Boyème c'était sa Babylone, et cette ville méritait de finir comme l'antique cité! Trop souvent en ce lieu, il n'avait connu que brimades et frustrations. Et pour les rares moments de bonheur qu'il y citrouilleavait vécu, il avait vu très vite les carrosses se transformer en citrouilles...                     Il y circulait maintenant comme seule créature vivante, et surtout en vainqueur, tel David contre Goliath... Les pots d'échappement de sa Kawa résonnaient dans le silence de mort tel un chant funèbre.-Bande d'enculés!!! Regardez-moi! Vous n'êtes plus... Mais moi je suis!!! Se dit-il avec arrogance.                                                                  Son passage sur ce qui restait du pont de France tempéra sa fierté. C'était un pont très haut, le seul qui restait à Boyème pour franchir la rivière du même nom. Il ne restait plus que les piliers. Les asiatiques avaient disposé à la hâte des ridelles métalliques pour passer. Le passage de Manu avec sa Kawa suffisait à les faire trembler. Mais une fois qu'il fut passé, la vision d'une colline décapitée par les bombes, le réconforta de ses frayeurs. C'est là que se dressait jadis le lycée Verdi. Là où il passa durant son adolescence les pires années de sa vie. Deux ans, qu'il avait passé dans cette tôle infâme à la bouffe immonde, et dans des dortoirs glacés où les radiateurs n'étaient que décoratifs, les pions stupides, et les vols ainsi que le vandalisme fréquents. Il avait été orienté vers ce lycée pour passer un BEP d'imprimeur, par des conseillers d'orientation, qui au jugé de ses bonnes notes en français, l'avaient dirigé vers ce métier. Hors, sa bonne moyenne dans cette matière, n'était due qu'a ses rédactions. Manu était archi nul en orthographe, mais les "conseillers", d'ex soixante-huitards oisifs à la chevelure et à la moustache épaisses, avaient omis ce détail... D'ailleurs, en imprimerie, il était inutile d'avoir une bonne orthographe. Il fallait juste reproduire un texte tel qu'on le donnait à imprimer, point final. D'autres élèves avaient été orientés vers cet horrible bahut, pour leur attirance envers le dessin. Hors, ça n'a jamais été le rôle d'un imprimeur de dessiner... Ainsi, beaucoup dont Manu furent surpris à leur arrivée, de revêtir une cotte et de faire du boulot d'usine, en manipulant une encre grasse et puante, au milieu de profs totalement dépourvus de compétences pédagogiques. Le pire de tous, était sans conteste, un prof nantais complètement givré, qui se baladait tout le temps avec une petite valise en alu, qui contenait des fils de fer oxydés et un pot de moutarde périmé. Ce prof, au regard de l'insociabilité de Manu, l'avait surnommé "Le fantôme de la classe". Manu, quant à lui, l'avait surnommé "le Quasimodo du bahut"...  L'internat fut une torture pour Manu. Son insociabilité aggrava ses relations avec les autres. Les autres, parlons-en. Les élèves étaient, à l'image de la jeunesse des années quatre vingt, très morcelés en différentes catégories: Les Hardos, les Baba-cools, les Funkies, les New-waves, et bien sûr, les Punks. Parlons-en des Keupons! Ils se la jouaient tous aux anars rebelles, mais étaient en fait presque tous issus de familles très bourges! Si comme Manu, on ne se situait dans aucune catégorie, on était classé de bouffon. Bref, il fallait adhérer à l'une de ces petites sectes, comme la mouche choisissant sa merde. Cette génération 80, se distinguait des précédentes par son pessimisme. Le noir dominait dans les fringues, et la musique était froide et martiale. Mais paradoxalement, cette jeunesse était incroyablement naïve et suffisante. Les seuls moments de réconfort, furent les soirs de juin où les CAP de son dortoir étaient en stage. Il se retrouvait ainsi tout seul dans son box. Par la fenêtre, sur fond de ciel gris, il regardait les crécerelles qui planaient telles des mouettes. Il se croyait au bord de la mer, loin de cette ville de merde... En même temps qu'il admirait le vol de ces petits rapaces, il écoutait "Everything but the girl" sur son baladeur, l'album "Eden". La voix suave de la chanteuse Tracey Thorn, et la guitare sèche de Ben Watt, donnaient un sentiment d'extase à cette vision...                                                                        Quarante ans plus tard, ses amies les crécerelles étaient toujours là, et planaient au dessus de la colline désormais débarrassée de ce furoncle hideux qu'était le lycée Verdi. En voyant ça, Manu trouvait que les proche-orientaux avaient fait du super boulot... Il espérait qu'au passage, ils auraient transformé en kebabs avec leurs lance-flammes, les profs, les pions, et bien sûr les anciens élèves. Qu'au détour d'un fossé, il découvrirait un charnier où il verrait leurs corps desséchés, et leurs gueules ouvertes avec leurs yeux ramollis comme ceux des harengs fumés, pour leur donner quelques coups de pied revanchards avec acharnement. Mais il n'en fut rien. Mis à part quelques cadavres de chiens et de chats momifiés par l'été torride qui venait de s'achever, il ne vit aucun corps humain. Visiblement, les boyèmois avaient eu le temps de déguerpir avant l'assaut. Il descendit vers la place Foch. Il y contempla ce qui restait de la brasserie Rivelli, où Marianne lui donna son premier rencard. Comme un nouveau signe du destin, il restait juste les tables et les chaises, témoins figés de leurs premiers émois. Sous ces tables, il avait entrevu jadis les petites jambes de Marianne parées de collants noirs. C'est là qu'il avait eu sa première érection avec elle...                                                                          Il se présenta devant la cour du château. Le plus vieux bâtiment de Boyème, dont les fondations remontaient aux mérovingiens, était le seul à être resté debout. Les bâtisseurs du haut moyen âge, avaient le savoir-faire pour construire des édifices résistant aux pires assauts de leur époque troublée. Depuis trop longtemps, la perspective d'une guerre avait été complètement écartée par les bâtisseurs modernes. Leurs baraques en avaient fait les frais... Le château servait logiquement de QG local. Manu fut surpris de voir des soldats bretons occupant encore la place. Les asiatiques avaient en effet confié la rive occidentale de la Boyème, à la jeune république bretonne. La division Nominoë, armée et habillée par les envahisseurs, était encore là, alors qu'un accord avait été passé sous les auspices des occupants asiatiques, pour que cette rive revienne de nouveau à la France. Mais la relève se faisait toujours attendre. Il faut dire qu'avec tout l'uranium appauvri qu'il y'avait dans ce secteur depuis les combats, personne n'était très chaud pour y revenir. Et du coup, la centaine de bretons présents à Boyème commençaient à trouver le temps long... Le planton, en voyant le brassard CAMAJ de Manu, lui demanda:-Alors mon vieux, quand est ce que vous prenez la relève? Nous on se fait chier ici!!! Quand il vit l'ordre de mission de Manu, il cessa de brailler et devint pâle. Le nom de Manu était inscrit sur l'ordre. Il s'était forgé une réputation de boucher sans pareille dans toute la région. Désormais, le nom d'Emmanuel Dubou n'inspirait plus la moquerie, mais la terreur...

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