30 novembre 2006
Chapitre4: La milice
Il n'avait plus le choix. Le seul employeur qui embauchait encore, c'était la milice pro-asiatique appelée "CAMAJ"(comité d'action du Maine-Anjou ). Officiellement son but était social. Mais la vraie fonction des miliciens, était le rétablissement de l'ordre et le nettoyage des rebuts de l'ancien monde. Manu avait embarqué avec les autres dans un camion pour Le Mans. On lui avait remis un uniforme vert pomme avec un brassard tout aussi vert, avec dessus, le sigle de la CAMAJ marqué en blanc. Il passa deux semaines de stage intensif où on lui enseigna à être plus barbare que les barbares qu'il devrait combattre. Avant de repartir vers leurs foyers respectifs, où ils devaient être cent pour cent disponibles pour les basses besognes des autorités, on regroupa tous les stagiaires dans le stade de foot local. Là, le nouveau gouverneur de la province du Maine-Anjou, un certain Farid Boukhrom, arriva dans sa grosse limousine chinoise carburant au méthane. Le moteur faisait un bruit de soufflet de forge. Ancien "banlieusard", le gouverneur avait perdu un oeil pendant le siège de Paris dix ans plus tôt. D'où son surnom "Albator". Après un discours pompeux où il insista sur le rôle prépondérant qu'aurait la CAMAJ dans la construction du nouveau monde, Boukhrom déclara que la réconciliation nationale passait d'abord par l'extermination des derniers gangs de banlieusards. Ironie de l'histoire, il voulait qu'on massacre ses anciens frères d'armes! Vu son grand âge, Manu fut dispensé du parcours du combattant. Ce stage lui avait rappelé son service militaire au milieu de la morne plaine de Picardie. Il avait peu côtoyé les asiatiques durant ce séjour au Mans. Juste pour suivre quelques cours de mandarin élémentaire dans le stade avec quelques milliers de co-étudiants. Les orientaux avaient l'habitude d'éduquer comme ça, en masse. Ils voyaient tout en grand. Si ils avaient une apparence froide et impassible, Manu avait cependant remarqué qu'ils savaient faire preuve de philosophie en toute circonstance. De retour dans sa résidence du pommier, Manu savourait les bienfaits matériels d'appartenir à la milice: Du vrai carburant à mettre dans sa Kawa, des packs d'eau potable, des conserves, une kalash et un portable. Mais ce dernier ne fonctionnait que sur la fréquence des autorités pour recevoir les ordres. Depuis longtemps le monde des communications avait été réduit à néant. Plus de réseaux civils pour les portables, plus de téléphone, encore moins d'internet... Du coup, il n'avait plus aucune nouvelle de ses proches depuis des années. L'électricité était devenue rare et fantaisiste. La télé ne donnait que des flashs d'infos soporifiques. Il était souvent appelé de jour comme de nuit au centre CAMAJ de Villejeule, pour faire appliquer la justice expéditive des nouvelles autorités. Les cadres de la CAMAJ appelaient ce genre d'action: "opération jugement dernier". La première intervention de Manu, se fit une nuit près d'Avron sur la nationale D. Ils avaient chopé le dernier d'une meute de banlieusards qui écumait la région depuis des années. Il s'était fait avoir bêtement en flagrant délit de siphonage de carburant. Le type s'appelait Akim. Il devait avoir la trentaine. Son regard convulsé n'était pas parvenu à adoucir ses bourreaux. -Hé les mecs, déconnez pas!!! Le gouverneur Boukhrom, je connais bien!!! Je faisais partie de ses gardes du corps à Clichy pendant le siège de Panam!!! Z'avez qu'à l'appeler, il va voul dire!!! Déclara t-il avec des sanglots dans la voix. -C'est nous ses gardes du corps, maintenant. Toi, t'es viré! S'entendit-il répondre avant de recevoir son premier coup de marteau et de succomber en criant. La CAMAJ avait ordre d'utiliser des armes blanches quand elle le pouvait, pour économiser les balles des Kalashs. C'était la fuite en avant. Les exécutions et autres tortures montaient chaque jour en intensité et en horreur, avec un zèle extrême. Le coup le plus fumant fut l'exécution de l'ex-préfet. Ce type fit face à ses tortionnaires avec une dignité teintée d'arrogance. Ce qui aggrava son cas... Il leur fit un discours sur les valeurs de la république et de la démocratie. -Pauvre connard! L'interrompit Manu, ivre de bière chinoise et de cannabis. -Tu n'es qu'un trouduc parachuté ici par les bobos de Paris! T'es pas un élu et pourtant t'avais la haute main sur les affaires locales! Tu nous parles de république. ça tombe très bien! On va montrer ta raie en public! Ils le défroquèrent et ils l'empalèrent sur les grilles de la préfecture... Cette ultime sodomie figea son air hautin de son vivant. La CAMAJ n'avait pourtant rien à voir avec les sans-culottes de Robespierre. Ici, point d'idéologie. Il fallait simplement que ce qui a été ne soit plus. Point final... Il y'avait trois générations parmi les membres de la CAMAJ. Tous venaient de milieux différents, mais avaient tous un point commun. Ils n'étaient que des paumés, des frustrés, des laissés pour compte de l'ancien monde. Seuls, la colère, la violence la plus abjecte, et les flots de sang pouvaient leur donner enfin le sentiment d'exister. Les tourments de l'histoire avaient changé ces agneaux en loups. Ces nouveaux carnassiers se devaient donc d'être pires que leurs modèles, pour pouvoir s'affirmer pleinement comme les nouveaux maîtres. Manu s'était rapidement fait remarquer comme le plus sanguinaire de la bande. Il veillait soigneusement à garder les petites éclaboussures de cervelles séchées sur son uniforme vert, comme trophées, comme médailles d'un nouveau monde enfin reconnaissant à son égard... Il aimait entendre les ultimes hurlements des suppliciés, comme son hymne national, et le crépitement de leurs os dans les bûchers, comme une ode à la barbarie, sa nouvelle patrie d'adoption... Combien avait-il de cadavres à son actif? Vingt... Trente? Quelle importance... Pourtant, quelque chose allait mettre fin à son orgie d'hémoglobine. Il fut accusé par sa hiérarchie de ne pas s'intégrer au groupe, de la jouer trop perso... Bref, Manu fut une nouvelle fois rattrapé par son insociabilité chronique. Il fut muté au service renseignement. Il lui fallait dorénavant collecter des infos à droite à gauche pour le compte du QG. Il bossait tout seul, circulant dans tout le haut Maine sur sa Kawa. En ce jour de novembre 2025, on lui confia la mission d'aller débusquer d'anciens soldats de l'Otan. Ils s'étaient, d'après le rapport, dissimulés dans un camp de réfugiés près de Boyème, et jouaient les activistes auprès des civils rescapés. Il disposait de quelques mauvaises photos de soldats à peine reconnaissables. Cette mission à Boyème lui fit bien sûr repenser à Marianne, sa bien aimée. Avant d'ôter ses guenilles pour enfiler son uniforme, il sortit du placard le sac poussiéreux contenant l'ultime relique de son amour passé. Il s'y voyait si propre, si jeune. Il regarda avec tendresse le large rictus de Marianne sur cette photo froissée. ça faisait si longtemps qu'il n'avait pas vu quelqu'un lui sourire... Il enfourcha sa moto, et partit vers le couchant, vers les buttes d'Hordonges...
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