01 décembre 2006
Chapitre3: Le chaos
Il ressortit des bois deux semaines plus tard, intact mais dégueulasse. Curieusement, sa maison-forteresse ainsi que l'hangar, étaient demeurés intacts eux aussi. Seule, la porte du garage avait été forcée, et sa vieille saxo avait disparu. Il soupçonna les réfugiés et les banlieusards. Mais abandonna bien vite cette suspicion. En effet, seuls les nouveaux envahisseurs avaient encore du vrai carburant. Heureusement, il avait planqué sa vieille Kawa W650 derrière un tas de tôles. Il la faisait ronronner avec de l'éthanol frauduleux d'origine agricole. Sa moto avait beaucoup de mal à digérer cet élixir de pacotille. Elle pétaradait et une étrange fumée jaunâtre s'échappait de ses pots. Il avait renoncé à utiliser ce carburant pour sa voiture, craignant une explosion fatale. A Vertoy, il avait appris que les milices proche-orientales s'étaient arrêtées à dix bornes d'ici. Du coup, les environs étaient à peu près intacts. A part quelques rares camions militaires, ce qui frappait le plus en arrivant à Villejeule, la plus grosse bourgade du coin, c'était les asiatiques. Pas de militaires, que des civils. Ils arrivaient, toujours plus nombreux, tous très jeunes. Ils construisaient très rapidement des maisons et toutes sortes de bâtiments, et s'y installaient. Ils réaménageaient tout le secteur pour l'adapter à leur conception orientale. En quelques mois, le paysage du haut Maine en fut totalement transformé. Ces nouveaux arrivants avaient fait de ces terres occidentales, encore à peu près fertiles, leur nouvel univers. Ironie de l'histoire, les anciens colonisateurs se retrouvaient colonisés à leur tour. Les occupants accordaient peu d'attention aux autochtones. Tout juste se marraient-ils quand ils voyaient Manu sur sa vieille Kawa pétaradante. Les asiatiques avaient mis au pouvoir des gens issus des minorités ethniques. La Bretagne, l'Occitanie, la Savoie, la Corse et l'Alsace étaient devenues indépendantes. La France n'était plus qu'une fédération de provinces, une grosse région parisienne avec des gouverneurs Locaux souvent d'origine maghrébine. Beaucoup d'entre eux étaient des vétérans de la guerre des banlieues. Les français de souche craignaient un esprit revanchard de leur part. Mais il n'en fut rien, car les beurs passèrent directement du statut de citoyens de seconde zone à celui d'élite, et furent plutôt embarrassés par ces nouvelles responsabilités aux quelles ils ne furent pas préparés. Manu n'était pas raciste. Puisqu'il méprisait tout le monde. Les beurs, il les avait jusqu'à présent très peu côtoyé. Vers l'an 2000, dans un train de la banlieue de tours, quelque chose l'avait frappé. De jeunes beurettes étaient assises derrière lui, et il ne comprit pas un traître mot de ce qu'elles pouvaient se raconter. Grand voyageur, Manu savait que ce n'était pas de l'arabe. C'était encore moins du français. Le fait était, que coupés de la culture de leurs parents, et n'ayant pas trouvé leur place dans la société occidentale, les beurs et autres non-européens avaient développé dans leurs ghettos, une culture et même un langage parallèles, qu'eux seuls pouvaient comprendre. L'origine de la guerre des banlieues était là. Deux mondes se côtoyaient sans se mélanger... Après l'arrivée des asiatiques, tout devenait étrangement calme. Toutes les idéologies avaient été purgées. Tous les gens déambulaient comme des fantômes au milieu des ruines d'une antique Babylone dans un dénuement extrême. Toute idée de colère ou de révolte était vaine. Tout le monde sortait groggy du carnage comme après un crash de bagnole. Manu, comme les autres, essayait de survivre. Il n'avait bien sûr pas pu reprendre son boulot dans sa papeterie désormais en ruines. Il cultivait tant bien que mal, son petit lopin de terre comme tout le monde, pour ne pas crever de faim. Des légumes, mais aussi du cannabis qu'il échangeait contre des produits de première nécessité. Mais la concurrence du teuchi breton, légal en Bretagne, lui faisait un tort terrible. Encore des relents de libéralisme... Si on arrivait à manger à peu près à sa faim. Le vrai problème était de trouver de l'eau potable. Le climat s'était brutalement détérioré depuis plusieurs années. Des étés torrides à 40° qui se prolongeaient jusqu'a la toussaint. Des hivers très rigoureux à -40° qui duraient jusqu'a la fin mars. Mais les précipitations se limitaient à des pluies soudaines et torrentielles en novembre et décembre, qui coulaient sur un sol poussiéreux, aggravant ainsi l'érosion . Cette année là, Manu faillit être emporté par un de ces déluges soudains. Un jour, en allant ramasser quelques maigres châtaignes sur les flancs d'une colline, il ne dut sa survie qu'à une carcasse de bagnole qui se coinça entre deux arbres, et qui lui servit de rempart aux torrents de boue. Ainsi, même les promenades bucoliques dans la campagne étaient devenues mortelles... Le réseau d'eau potable ne fournissait plus depuis longtemps. On ne trouvait plus qu'une eau saumâtre au fond des puits qui rendait tout le monde plus ou moins malade. Manu passait le plus clair de son temps sur le trône. ça accélérait son dépérissement. De plus, il avait souffert depuis toujours de troubles digestifs aussi étranges qu'incompréhensibles. Ainsi, bien qu'il buvait peu, il urinait énormément. Tous les toubibs et les spécialistes, lui avaient dit qu'on ne pouvait pisser plus que ce qu'on avalait. Autrefois, Marianne s'était offusquée de cette étrange tare qu'il l'obligeait à faire le pied de grue devant les toilettes des restos ou des cinémas, en attendant que son prince charmant ait évacué son pipi miraculeux. Marianne n'acceptait pas les gens tels qu'ils étaient, et force est de constater que Manu n'était vraiment pas un mec comme les autres... En ce début d'automne 2025, les pluies torrentielles étaient en avance. Le froid mordant de l'hiver avait l'habitude de s'abattre juste après. Déjà, les vanneaux commençaient à peupler les collines arides, qui venaient à peine de reverdir après le déluge. Le dérèglement climatique n'était pas la seule cause des coulées de boue. L'agriculture productiviste de la fin du vingtième siècle avait massacré le bocage, ses haies, ses arbres, t
out ce qui retenait l'eau. Ce que Manu aimait le plus l'été quant il était gosse, c'était cueillir des coquelicots dans les champs de blé. Mais les pesticides étaient venus à bout de ces fleurs bucoliques au nom du productivisme, tout comme pour les haies. Pas de romantisme dans le progrès... Décidément, Manu n'aimait pas les gens. Début octobre, un orage avait emporté la moitié de son jardin, dont le précieux or vert que constituait son cannabis. C'était clair qu'il ne passerait pas l'hiver avec le peu qui lui restait. Il lui fallait trouver au plus vite une autre source de revenu.
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