03 décembre 2006
La route de San Francisco. Premier chapitre: Le vieil homme et l'amer
Elle était du signe du scorpion... Elle l'appelait "mon chou"... C'est la première chose qui lui vint à l'esprit quand il regarda cette vieille photo patinée de vingt ans d'âge. Sur fond d'un feuillage printanier, il se voyait, la trentaine vigoureuse, esquissant un léger sourire. Serrée contre lui, à la hauteur de son épaule, se tenait une petite blonde au large rictus et aux yeux saillants, la trentaine également. Lui, costard noir sur chemise rouge. Elle, petite veste rose sur corsage blanc satin. Qui pouvait penser en voyant ce moment de bonheur complice, que l'enfer de la rupture était aussi proche... Six semaines après ce cliché, fripé et sali, mais tant vivant à ses yeux. Qu'était-elle devenue? Il pensait que si elle était encore de ce monde, elle devait approcher de ses cinquante quatre printemps. La dernière fois qu'il avait entendu parler d'elle, c'était une douzaine d'années auparavant. Son nom avait été cité dans une vaste affaire de corruption, concernant des notables de la ville de Boyème, à trente bornes de là. Même des pontes de la préfecture avaient été épinglés. L'affaire s'était soldée par un non-lieu pour elle. Il avait alors épluché tous les journaux, mais à part les principaux inculpés, il n'avait trouvé aucune photo où elle apparaissait. Il n'avait pas été troublé outre mesure par cette affaire. Car douze ans plus tôt, la société avait déjà depuis longtemps sombré dans l'immoralité la plus vile, et on ne savait plus très bien distinguer les gendarmes des voleurs. De plus, il savait que sa belle ne s'était jamais embarrassée de scrupules ... Il s'amusait à deviner à quoi elle pouvait bien ressembler désormais. il se rappelait ses traits qui semblaient inaltérables. Son visage ressemblait à un masque. D'ailleurs, elle se passionnait pour le carnaval de Venise. Il en déduit qu'elle ne devait pas avoir beaucoup changé. Mais n'avait-elle pas été emportée par la récente lame de feu qui avait rasé Boyème en quatre jours, trois mois plus tôt? Il remit soigneusement la photo dans un vieux sac en plastique poussiéreux. Lui par contre, n'avait plus son physique d'il y'a vingt ans. Il avait désormais cinquante sept ans et il les portait bien. Ses cheveux étaient tous blancs, pas comme ses chicots qui eux viraient du marron au noir. Il n'y avait plus de dentiste dans toute la région. Quand une dent lui faisait trop mal, il la brûlait avec de l'acide de batterie sur un coton tige dans d'atroces douleurs. Il était devenu très maigre suite à un virus attrapé au Sénégal plus de vingt ans auparavant. Les analyses n'avaient rien révélé, mais le virus était bien là, et il voyait son corps dépérir au fil du temps. Les privations accentuaient sa maigreur. Il nageait dans ses guenilles, et avait perdu toute élégance.
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