15 mai 2010

13 mars 1956

af3C'est un petit matin d'hiver, gris et sale... Le taxi se faufile sur la RN12 au milieu des ornières et des crapauds écrasés sur l'asphalte humide. Les gouttes de pluie glissent sur le capot gris de ce break aronde, en dessinant de petits serpents menaçants dans ma direction. Le chauffeur fume une gauloise. La fumée bleue d'une goldo, y'a rien de plus écoeurant le matin. Pourtant je suis fumeur moi aussi, mais je supporte pas l'odeur de la clope le matin. Le matin, tout me semble plus sale, plus mauvais. Les crottes de chien me semblent plus voyantes, plus puantes, et les gens plus cons. Bref, j'aime pas le matin... Le taxi file vers Moyenne où je dois prendre mon train. En effet la voie ferrée Alençon-Le Mans est en réfection. Le terrible mois de février qui vient de s'écouler a fait beaucoup de dégâts. La douze en a un coup dans la gueule aussi, mais ça roule quant même. Nous y voilà, la ville de Moyenne est encore endormie. Mais qu'elle soit en sommeil ou éveillée, beaucoup comme moi y ressentent un étrange sentiment de malaise. Un truc indéfinissable, comme une fuite de gaz qui nous enivre avant de nous faire vomir et de nous péter à la gueule. Les réverbères palots et rares n'y sont pour rien. Il y a dans cette ville comme un poison dans l'air qui nous crève l'âme avant parfois de nous tuer tout à fait... Mon copain Georges Lambertier s'y était installé après son divorce. Il s'y est mis à picoler à mort. C'était pourtant pas du tout son genre. Il avait des ardoises de bistrot aussi hautes que ces peupliers qui défilent dans la grisaille sur le bas côté. De la bière à la mise en bière... Heureusement il est enterré chez lui à Villaines. Parce que reposer en paix à Moyenne, ça doit pas être facile, même pour un mort. C'est là aussi que Guédon y avait rencontré sa bande de malfrats et qu'il avait commencé ses conneries. Quant aux habitants de cette ville...Je ne vais pas m'étendre sur eux. Je serai malpoli... Mattéo, un républicain espagnol, me racontait qu'il était arrivé dans cette ville fin 39 avec d'autres réfugiés. À peine arrivés, ça s'était terminé en castagne avec les employés communaux. Il me disait qu'à Moyenne il avait regretté le camp d'Argelès. C'est pour dire la gueule du bled. Moi aussi j'ai comme tous ceux qui s'y sont attardés une part de malheur. En effet, la dernière fois que j'ai mis les pieds à Moyenne, c'était y'a deux ans. C'était l'été, il faisait chaud, mais l'atmosphère y était tout aussi glauque qu' aujourd'hui. C'était pour rejoindre Jocelyne au tribunal et dire oui au divorce... Elle me regardait avec ses yeux de merlan frit, entourée qu'elle était de ses deux enculés de frangins. Ils avaient peur que je la brutalise ces deux nazes!!! J'avais rencontré Jocelyne dans un café en sortant d'un cinéma de Laval quelques mois plus tôt. On s'est mis à parler de nos voyages, surtout de l'Italie qu'on adorait tous les deux. Tout de suite le coup de foudre. Mais déjà y'avait un problème. C'était une citadine pure et dure, et moi un rural dans l'âme. ça pouvait pas coller. Pour moi cette femme, c'était l'opportunité de rentrer dans le droit chemin après des années de fauche et de rapine. Mais lors d'un voyage à Venise, j'ai découvert qu'elle était aussi malhonnête que moi, une pique-assiette sans pareille, et une arnaqueuse hors pair. Raté pour la rédemption! En revenant de Venise, je sais pas quelle lubie nous a pris... On était à Nice. Le ciel était d'un bleu intense et les mimosas d'un jaune pétant. L'air du temps était trop romantique. Bref, on s'est marié sur un coup de tête avec deux compagnons de voyage comme témoins. Quelle mièvrerie! C'est monstrueux de connerie quand j'y pense. Comme si un engagement comme ça pouvait avoir une quelconque valeur pour une baroudeuse comme elle! Quand je lui ai parlé de vie commune et que j'ai commencé à être plus présent dans sa vie, les choses ont commencé à se gâter très vite. Elle m'a accusé de tous les mots, pour finir dans ce tribunal kafkaïen de Moyenne... Elle, rat des villes. Moi, rat des champs. Avec pour point commun d'être deux rats quand même. Les rats se bouffent entre eux c'est bien connu... Les mimosas c'est très beau, mais ça pue le poisson pourri. J'avais pas fait gaffe à ça... J'arrive à la gare. Le guichetier ne répond pas à mon bonjour. Je monte dans le train. C'est parti. C'est un petit matin d'hiver, gris et sale...   VERSION AUDIO3                                                                                                 

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